30 octobre 2010

This is Halloween

À l'extrémité de la gare Saint-Lazare à côté des voies qui mènent à Versailles-Rive-Droite, un train quitte Paris pour Saint-Nom-la-Bretèche–Forêt-de-Marly toutes les heures. Après la corniche sur le bois de Boulogne, il stoppe dans des gares aux noms enchanteurs qui exhalent une odeur d'Ancien Régime : Saint-Cloud, Marnes-la-Coquette, Bougival, Louveciennes, Marly-le-Roi... Au fur et à mesure des quarante minutes de traversée, les voyageurs se raréfient. Au terminus, une silhouette à l'autre bout du wagon, et nous.
Le terminus, c'est la forêt. Pas de trace de Saint-Nom-la-Bretèche, l'une des communes les plus fortunées de France : faut-il un sésame pour y accéder ?
Hocus pocus fidibus !
Petite maison dans les grands bois enveloppée d'air frais, la gare dessert un parking aux confins de L'Étang-la-Ville, une route forestière vers Saint-Nom-la-Bretèche, et le GRP Ceinture verte de l'Île-de-France. Quatre voies de chemin de fer, séparées par une route qui monte vers la forêt.
Le pique-nique avalé dans le train et le goûter dans le sac-à-dos, nous nous engouffrons dans la forêt, fidèle topo-guide à la main. Bel et frais après-midi d'automne, les arbres ont des couleurs ensorcelantes, les bogues de châtaignes font office de crampons sur le chemin boueux, le parfum d'humus tente de nous détourner de la randonnée sur sentier balisé vers la quête de champignons aux propriétés méconnues.

Une première ascension cernée par un biker au moteur rageur vers la croix Saint-Michel. La croix n'existe plus, il n'en reste qu'un socle érigé au milieu du pique-nique d'un groupe de randonneurs. Par ce grand soleil, ce ne peuvent être des vampires, mais tout de même... cette absence de croix... Point de vue sur la masse rousse de la forêt, au loin la tour Eiffel, Paris, La Défense.


Route Dauphine, route des Princesses, étoile des Chasseurs, étoile du Chêne de Retz, un sentier en pente douce. Un poc métallique résonne et accompagne la vision irréelle d'un fairway parfait et de bunkers de sable déserts. Nous longeons le golf de Joyenval et le mystérieux Désert de Retz, photographié par Izis pour Colette. Ce voisinage résulterait d'obscurs arrangements avec la protection du patrimoine. Pour en savoir plus...







Retour en ville, dans une ville aux allures de campagne tout confort pour grosses fortunes. Des sentiers serpentent entre les propriétés de Chambourcy, les vergers paraissent abandonnés, la vue s'étend vers la forêt de Marly, celle de Saint-Germain, Poissy et les coteaux sur l'autre rive de la Seine.



Déjà deux heures et demies de marche quand nous serpentons dans Chambourcy. Revigorées par une pause au bar PMU peuplé de turfistes, nous nous demandons tout de même comment terminer en une heure, comme annoncé par le guide, alors qu'il nous reste la moitié du chemin à faire et que le ciel a décidé de se mettre au gris, comme un après-midi de novembre un peu en avance. Les familles sont de sortie aux alentours de Chambourcy. Nous vérifions notre chemin auprès d'un bon bourgeois sous cape, armé d'une carte au 1:8000 et de deux bâtons de randonnée. Je crois que c'est à partir de ce moment-là que nous perdons tout balisage. On croise deux mycophiles qu'on interroge :
" Vous venez bien de l'étoile de Loup ?
– Oh, nous les noms, on les connaît pas ! Et puis on se perd tout le temps ici... Allez, bonne chance, hein !"
Je crois que c'est à partir de ce moment-là qu'on fait appel à la magie de Steve Jobs et de la géolocalisation. C'est aussi à ce moment-là que le soleil se couche : de belles traînées roses dans le ciel nuageux. Nous retrouvons la route Dauphine, traversons l'étoile Parfaite, puis la départementale. Il reste à peine 1 km à parcourir en ligne droite sur un chemin forestier.
Quand nous nous enfonçons sur ce chemin, il faut se rendre à l'évidence : désormais, il n'est plus possible de lire le guide, pas assez de lumière. Et puis le chemin se fait sentier, puis sente, puis en croise un autre plus large et on ne voit pas où le nôtre se poursuit. Entre les feuillages obscurs, on entend le train passer et on croit voir la lueur d'un lampadaire. Il nous reste quatre Granola, un fond de bouteille d'eau, il fait nuit, l'humidité fait baisser la température, un chat-huant ulule.
Alors nous dévions notre trajectoire à travers les branchages, vers la route, qu'on longe sur la piste cyclable, éblouies par les phares des voitures qui doivent être aussi étonnées que nous de notre présence. Avant l'autoroute on bifurque sur la route Royale, moins de trafic, on voit juste assez pour faire la différence entre le bitume et le bas-côté, l'obscurité est totale dans le sous-bois. Un petit panneau indique la route des Muses et la direction de la gare. Des lampadaires jettent une lumière orangée sur un parking et un abribus en bois.

Nous arrivons à la gare. Cinq heures et demies plus tard, elle n'a plus la même présence : lumière blafarde sur la façade et sur les quais, radio pour tromper la solitude, les voyageurs tous regroupés à l'extrémité du quai, au plus près du chef de gare là-bas, de l'autre côté de la voie ferrée et de la route.
Un train libère ses voyageurs : une jeune femme tout de noir vêtue et coiffée d'un chapeau pointu regagne sa bonne ville.
Everybody scream, everybody scream,
in our town of Halloween
I am the clown with the tear-away face,
here in a flash and gone without a trace
I am the who when you call "Who's there?",
I am the wind blowing through your hair
I am the shadow on the moon at night,
filling your dreams to the brim with fright



17 octobre 2010

C'était au temps où...

Perte d'équilibre sur la Grand-Place avec un ciel à la Ruysdael
De 2010_1017

Façades sages et bien rangées au soleil
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Papier millimétré de la galerie de la Reine
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De larges avenues bordées de bâtiments austères, une forêt de lampadaires, un terre-plein pour Terriens
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Jeu de Legos depuis le palais de Justice
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Mosaïque depuis le palais de Justice
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Les Marolles
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Près des voies de la gare du Midi
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Halles Saint-Géry
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Chocolat chaud by Marcolini et gaufre by VWCombi
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C'était au temps du cinéma muet
De 2010_1017


De 2010_1017


Entretemps et sans transition à deux pas des boutiques de luxe du boulevard Waterloo, la vitrine du salon de coiffure "Les Amis des grands lacs", dans Matonge, et celle des revendeurs de Reflex et de téléobjectifs de la rue Saint-Boniface.
Le lendemain, une ambiance Seigneur des Anneaux au pied du Parlement européen assailli par les corneilles ; et le paradis chez Filigranes, une librairie où l'on passerait sa vie.

06 octobre 2010

Roland Petit

Une soirée crescendo qui démarre avec Le Rendez-vous, ambiance après-guerre sur une chanson de Kosma. Un brin désuet, mais touchant avec le chanteur et l'accordéoniste sur l'immense plateau de l'opéra Garnier. Le rideau de scène est signé Picasso, les décors sont des photos de Brassaï, l'argument est de Prévert. Comme une comédie musicale en noir & blanc.

Puis Le Loup une histoire d'amour qui finit mal elle aussi, mais une mort du loup tellement magnifique, rythmée par des danseurs percussionnistes. La musique de Dutilleux est magnifique, et l'argument de Jean Anouilh mêle fantastique et tragique.

Enfin, le clou : Le Jeune homme et la mort. Le décor annonce la couleur : une chambre grise sous les toits ceinte d'un rideau rouge plissé, un dessin de Jean Cocteau. Tragédie. Violence des meubles qu'on envoie valdinguer, de l'aimée qui vous mène par le bout du nez. Sensualité du flirt avec la mort, maîtresse femme aux allures de Fantômette dont les mains gantées de noir disparaissent dans le décor, mais pas sur son corps de jaune primaire enrobé. Et le suicide par pendaison qui déclenche l'élévation des murs de la chambre, l'ouverture sur les toits, la révélation que la charpente forme un échafaud au milieu des lumières de la ville. On en oublie que la musique est d'une autre époque (Passacaille de J.S. Bach) qui souligne la tension ambiante. Le danseur, Nicolas Le Riche, est époustouflant de bonheur d'être sur scène, pirouette avec les meubles pour saluer. Equilibre instable sur la chaise, sur la table, sur le plateau.

La soirée présentée en vidéo, c'est par ici : clic.

21 septembre 2010

Biblio - Mongolie en ligne

Le blog de l'agence de voyage Ciel mongol régulièrement alimenté avec les dernières nouvelles d'Oulan-Bator : http://www.cielmongol.com/blog

Un article de Galsan Tschinag dans le Monde diplo : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/08/TSCHINAG/11468

Toute une série d'article en 2010 sur les richesses minières et les métamorphoses rapides de la société mongole :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/10/30/sur-la-steppe-mongole-souffle-un-vent-de-folie_1433283_3232.html
http://www.lepoint.fr/economie/le-tresor-des-enfants-de-gengis-khan-23-09-2010-1242647_28.php
http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article3971
http://marches.lefigaro.fr/news/societes.html?&ID_NEWS=155362303
http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2010/07/08/10001-20100708ARTFIG00579-mongolie-les-reves-dores-de-yourteville.php
http://www.cielmongol.com/blog/105-les-mines-mongoles--exploitation-et-situation-actuelle.html

Une sombre histoire de trafic de travailleurs nord-coréens avec la Mongolie : http://www.lefigaro.fr/international/2010/08/09/01003-20100809ARTFIG00523-trafic-de-travailleurs-nord-coreens-en-mongolie.php

La série de l'été de La Croix sur le Transsibérien : http://terre-mongolie.com/pdf/presse/LaCroix-TranssiberienAout10.pdf

20 septembre 2010

Biblio - Au galop d'un cheval mongol

Les aventures d'une jeune fille américaine en Mongolie.


Mabel Waln Smith, Au galop d'un cheval mongol, 1957.

19 septembre 2010

Biblio - L'Empire du vent

Avec un wit tout britannique et ce qu'il faut d'érudition historique, Stanley Stewart raconte sa chevauchée à la rencontre des nomades qui exercent sur lui une fascination depuis sa tendre enfance irlandaise. Départ d'Istanbul, traversée en cargo de la mer Noire pour Sébastopol, autocar en Crimée, train pour Volgograd puis l'express du Kazakhstan, un peu de voiture jusqu'à Almaty, un détour par le Kirghizstan, puis un vol Almaty-Bayan Ölgiy (ouest de la Mongolie). Enfin le voyage à cheval commence, avec Bold puis avec Mandah comme interprètes. Un été et un automne ponctués d'événements : Naadam à Hovd, visite à un chaman dans le haut Altaï, mariage dans les environs de Tsetserleg, Karakorum et Erdeni Zuu, Oulan-Bator...

25 ans plus tôt, en Iran, chez un chef qachga'i :
Les traditions populaires des Qachga'i mettent l'accent sur le lien qui les rattache aux Mongols et à la grande figure de Gengis Khan, tout comme les chefs de village, dans des coins isolés du Pakistan septentrional, tiennent à vous faire savoir qu'ils descendent d'Alexandre le Grand.
« Les Mongols étaient une race de héros, déclara notre khan. Des nomades qui ont régné sur le monde. Et que sont-ils devenus ? Ils ont disparu, comme tous les autres.
- Ils sont rentrés chez eux, en Mongolie », dis-je.
Le khan m'a adressé un regard interrogateur. L'idée ne lui était pas venue que, derrière cette aura légendaire, pouvaient se dissimuler un peuple et sa patrie, ancrés dans la réalité.
« Où est cette Mongolie ? demanda-t-il, au bout d'un moment.
- De l'autre côté de la Chine.
- Vous y êtes allé ?
- Non. [...]
- À quoi croyez-vous que ressemble la Mongolie aujourd'hui ? demanda le khan.
- Ce sont toujours des nomades, dis-je. Ce n'est pas comme ici, où la plupart des habitants sont sédentaires. La Mongolie est une nation de nomades, la dernière d'Asie. »
Le khan soupesa soigneusement la nouvelle.
« J'aimerais aller en Mongolie, annonça-t-il enfin. Voir le peuple de Gengis Khan. Voir leurs tentes et leurs troupeaux, voir de quelle façon ils vivent. » L'idée et la camaraderie de cet intérêt que nous partagions s'emparèrent de lui. « Nous irons ensemble, déclara-t-il. Ce sera une bonne chose pour vous - un homme sans épouse et sans moutons. Nous irons ensemble en Mongolie, rendre visite aux fils de Gengis Khan. »
Réchauffés par l'éclat de cette expédition mythique, nous partageâmes des bols de ragoût d'agneau parfumé aux abricots, et parlâmes longuement de chevaux, à la nuit tombante.
Comme chez Guillaume de Rubrouck et l'expédition franco-mongole de 1990, il est question d'un autre monde :
Vue des airs, la Mongolie ressemble au croquis préliminaire qu'aurait pu faire Dieu avant de créer la Terre ; ce n'est pas tant un pays que les ingrédients dont les pays sont faits ; herbe, rochers, eau et vent. Des collines flexibles, aussi lisses que du feutre, se déroulaient jusqu'à l'infini couvert d'herbe. Un fleuve déversait une dentelle argentée sur de douces ondulations de terrain. Le vide surprenait. À côté de la Mongolie, le ciel, avec ses nuages baroques, donnait l'impression d'être encombré et chichiteux. Quelques arbres sont apparus. S'étant fourvoyés dans un paysage qui ne leur convenait pas, ils s'étaient regroupés tous ensemble, à l'abri d'une colline, essayant d'échapper au vent. Pendant des kilomètres, il n'y avait ni champ, ni route, ni ville, ni construction. Les seuls signes d'habitation étaient les occasionnels campements de tentes rondes et blanches, qui poussaient, soudainement et mystérieusement, dans l'herbe au-dessous de nous, comme des champignons.
À la fin de la première journée à cheval :
Après le dîner, je me suis allongé, avec ma selle pour oreiller, afin de regarder l'ombre des collines s'allonger en travers de la plaine rocailleuse au-dessous : c'était le paysage de demain, vide et tentateur. Toutes les futiles petites inquiétudes qui m'avaient asticoté au sujet de ce voyage, de l'accueil que nous feraient les nomades, des chevaux, de Bold, des problèmes pratiques de distance et d'isolement étaient désormais bannies par la douce satisfaction de ce premier jour de chevauchée. Tout à coup, le monde se présentait à moi sous la forme d'un ensemble de besoins prioritaires nouveaux et simples : un bon camp, de l'eau, de l'herbe pour les chevaux, la promesse d'une journée de beau temps. Tout le reste sombrait dans l'insignifiance.
J'ai été réveillé par des oiseaux. Leurs ombres, allongées par les premiers rayons du soleil, parcouraient la faîtière de ma tente comme d'étranges créatures préhistoriques. [...]
Journée empreinte de la même monotonie qu'un voyage en mer. Nous sommes des collines jusque dans la plaine, sèche et inhabitée. Les mouches étaient nombreuses et importunaient fort les chevaux qui souffraient visiblement. Le vent était tombé et le soleil a commencé à cuire la plaine. Dans ces étendues, où rien ne faisait saillie, mon regard s'est mis à l'échelon des détails, des infimes changements dans la flore et la faune qui paraissaient séparer la plaine en provinces bien délimitées. Nous avons d'abord traversé la province des fleurs sauvages, au pied des collines, où des liserons et des vesces, jaunes et violets, poussaient au milieu des schistes gris, avant de passer dans la province des chameaux, où des tribus de chameaux bactriens, pelés et aristocratiques, broutaient une herbe inexistante. Au-delà du pays des chameaux, nous avons trouvé la province des cailles, puis celle des vanneaux et, pour finir, celle des sauterelles, qui sortaient dans un bruit de crécelle de sous les sabots de nos chevaux, comme des jouets mécaniques.
Dans le haut Altaï
Au sommet du col, nous sommes tombés sur un ovoo, un de ces hauts entassements de pierres qui indiquent les endroits importants du paysage mongol. [...] Du haut de son absurde bric-à-brac, l'ovoo paraissait se moquer des aspirations et des craintes qu'il était justement chargé de modérer.
Quant à moi, j'avais l'impression d'avoir oublié toutes les aspirations et les craintes que j'avais pu nourrir. Dans l'immense solitude de ces lieux, avec, tout autour de nous, ces grands sommets nus qui montaient à l'assaut de lointaines régions du ciel, je me sentais totalement libéré de mes propres désirs. Je me satisfaisais de la sensation physique du présent, de sentir ce col entre deux vallées profondes, l'odeur de la neige, les vagues d'herbe à perte de vue, le magnifique panorama au-dessous de nous, les chevaux agitant la tête par saccades, impatients de continuer leur route. Ce présent, aussi insistant que les vents qui tiraillaient nos vêtements, me paraissait si merveilleux que j'étais incapable de penser à autre chose.

En route vers Zag
Je m'étais attendu à trouver, dans cette traversée à cheval de la Mongolie-Extérieure, une occupation plus solitaire. Je m'imaginais des paysages marqués au sceau d'un vide mélodramatique, riches en splendeurs physiques, mais pauvres en possibilités sociales. Je m'étais même demandé comment je parviendrais à rencontrer des Mongols, au milieu de ces vastes espaces.
Je n'avais pas besoin de m'en faire. En Mongolie-Extérieure, mon calendrier social a été plus que chargé. Invitations à déjeuner, à prendre un verre et à dîner se succédaient à un rythme effréné. Il y a même eu des moments où ma traversée de la steppe s'est mise à ressembler à une visite officielle de la famille royale, faisant de moi l'improbable point de mire de tous les regards. [...]
J'ai aussi tâté du splendide isolement, des longues journées au cours desquelles nous restions sans voir personne, des paysages vierges où l'on ne discernait aucune trace de présence humaine. En Mongolie, toutefois, les gens ont tendance à se matérialiser aussi mystérieusement que les nuages. Lors de notre première nuit en compagnie de Sambuu, tandis que nous bavardions, à l'abri de nos selles, les seuls habitants de l'immense plaine paraissaient être une bande de chevaux qui, sous l'égide d'un bel étalon alezan, galopaient sans trêve d'une pente à l'autre. Et pourtant, nous avons eu au cours de la soirée trois groupes de visiteurs, lesquels ont tous insisté pour nous recevoir à dîner, si jamais nous passions dans leur petit coin de steppe.


Stanley Stewart, L'Empire du vent, « Étonnants voyageurs », Hoëbeke, 2004.

18 septembre 2010

Biblio - Le réveil des Tartares

Le récit d’une expédition franco-mongole en 1990 dans une Mongolie en pleine transition démocratique.

Trois jours après avoir quitté Soldaia, nous rencontrâmes les Tartares. Lorsque j’entrai parmi eux, il me sembla véritablement que j’entrais en un autre monde.
Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’Empire mongol, 1253-1255.

[...]

Aucune nouvelle du camion. Mais nous n’avons pas encore le temps d’être impatients. Chaque pas nous conduit à une découverte et nous nous plaisons à goûter aux charmes de l’oasis. Du moins devons-nous forcer notre illusion et nous prouver que nous découvrons des vérités. Depuis que nous avons essayé les chevaux, à plusieurs reprises, Benoît m’a exprimé sa jubilation et son attente du départ.

Ce monde, cet « autre monde » de Guillaume, ressemble au néant et offre la même fascination. Je me sens happé par le vide qui nous entoure. Les marques de l’homme sont dérisoires et s’effacent devant l’écrasante présence de la terre et du ciel. Plus exactement hommes et femmes sont comme fondus dans la nature sauvage et rude, qui peut être la plus impitoyable. Ces visages tannés, parfois jusqu’au noir ; ces peaux parcheminées et sèches ; ces démarches chaloupées et ces silhouettes trapues : tout porte la marque d’un affrontement quotidien avec des éléments naturels extrêmes.

[…]

À quelques pas de là, Dorjsuren a fait rassembler les chevaux, une cinquantaine, entre une construction aux murs écaillés et l’enceinte d’un entrepôt vide. En troupeau, face aux hommes, les bêtes sont toujours aussi agitées et tentent d’échapper à la capture par de multiples volte-face et autres mouvements rapides. Dorjsuren a toujours l’air courroucé quand il choisit un cheval. Il le désigne à ses aides, Boldbator, Avermed ou Davaadorj, auxquels se joignent Gombo ou Miandangseven. Saisi par l’ourga, l’animal commence par résister, s’arc-boute, puis cède et s’immobilise, tout en continuant à manifester sa frayeur. Un Mongol s’approche, passe une longe autour de l’encolure, avec précaution, d’un geste prudent et calme. Le cheval semble alors se résigner, suit docilement.

[…]

Une bonne dizaine de Mongols sont venus de l’aïl, la plupart à cheval, pour assister à notre départ. Ils contemplent les préparatifs avec bonhomie. Nos maladresses nous valent des hochements de tête amusés, suivis d’une aide spontanée et bienveillante, par des mains brunes et habiles. Notre gaucherie d’adulte a un côté incompréhensible pour ces hommes et ces femmes qui ont appris à maîtriser leur monture dès leur plus jeune âge.



Michel Jan, Le réveil des Tartares. En Mongolie sur les traces de Guillaume de Rubrouck, «Petite bibliothèque Payot», Payot Rivages 2002 (1998).

17 septembre 2010

Biblio - Mongolie, Mongolie

Les aventures d’un journaliste et romancier italien qui s’est mis en tête de refaire le chemin parcouru par Marco Polo en plein cœur de l’hiver dans un pays au soviétisme affirmé.

Nous arrivâmes en vue de Zun-Bajan au coucher du soleil. Une cheminée d’usine fumait dans la fine poussière dorée en suspension aux alentours.
Ma première impression fut celle d’un village californien du temps des premiers chercheurs d’or ; les routes, tracées sur la terre vierge, étaient de espaces entourés de maisons avec, aux deux extrémités, le désert.
[…]
Avant que le soleil ne se couche je sortis : on se sentait bien, après le gel de la steppe et de Sajnsciand. Ces 15° au-dessous de zéro semblaient un vrai printemps. Je crachais et fus content de ne pas voir rebondir l’habituelle petite bille de cristal.
Autre joie inattendue, les cabinets. Enfin un W.-C., quoique toujours sans siège, mais près du chauffage central. Il y avait même dans la pièce une vieille baignoire. Je tournai le robinet et peu après l’eau en sortit fumante !
[…]
Je restai deux jours au milieu des mille statues dorées d’Erdeni-Zu (lieu précieux). Toutes représentaient Bouddha, de très beaux bouddhas, et tous différents les uns des autres. […] J’errai au hasard sous les regards des mille statues dorées dans un silence d’outre-tombe et il me semblait que tous ces yeux se retournaient sur mon passage et que l’une de ces statues riait. Je m’arrêtai sous un pied-droit sans porte ni murs. Au-delà on entendait comme une rumeur. C’étaient les rouleaux de papier décolorés par le temps et qui portaient encore des traces de textes sacrés et de prières, certaines en tibétain, d’autres en chinois, d’autres encore en ancien mongol. Les fidèles, aujourd’hui encore, croient, comme me l’expliquait O. Taiji que le vent, en faisant bruire les rouleaux, en extrait les paroles de la même façon qu’il s’imprègne des parfums en passant au-dessus des fleurs, et les apporte jusqu’à Bouddha.
Erdeni-Zu fut donc le premier monastère lamaïste que fit construire le prince Abitaï-khan en utilisant toutes les pierres et les briques de l’antique Khara-Korum détruite en 1380 par les invasions des Mings.
[…]
Vers une heure, il faisait très chaud au milieu de cette immense houle de collines. C’était un vrai Sahara de montages, toutes égales, tondues, pelées et sans vallées. La neige persistait seulement dans les zones à l’ombre, tourmentées de profondes crevasses et de roches noires. On ne voyait pas d’arbres, quelques petits buissons seulement et de l’herbe sèche. Tout était immobile contre le bleu dense du ciel. J’avais envie d’entendre des voix et des bruits, de voir une fumée, des couleurs, des choses palpitant à la brise.
Au-delà de chaque colline, c’était la descente et puis une autre colline apparaissait en face, identique à la précédente. Et comme cela pendant des heures, ballottés au trot toujours égal du cheval.


Silvio Micheli, Mongolie, Mongolie, Robert Laffont, 1965.

16 septembre 2010

Biblio - Ciel bleu

Dans Ciel bleu, Galsan Tschinag raconte son enfance dans le Haut-Altaï : le chien Arsylang, la grand-mère d’adoption, la vie quotidienne des éleveurs, les traditions, les superstitions, les chevaux, comment il a appris à compter en dénombrant les moutons du troupeau que lui lègue sa grand-mère, l'immensité des paysages...

Sur le poêle chauffait le meilleur thé. Le meilleur thé, c’était quand s’ajoutaient à l’infusion du lait et du sel, ainsi qu’une bouillie de farine très grasse. Et ce thé était le résultat d’un travail collectif, car au passage chacune des femmes qui s’étaient confortablement installées entre la porte et le fourneau se rendait utile à sa façon. L’odeur de graisse et de farine chaudes ne faisait qu’augmenter la curiosité du petit monde, curiosité qui venait du désir d’apprendre enfin quelle était cette personne à la tête d’homme et à la voix de femme. Les enfants n’avaient pas le droit d’entrer comme les adultes dans la yourte, ni même de rester sur le pas de la porte, ils faisaient les cent pas devant l’entrée en jetant des regards furtifs et scrutateurs à l’intérieur. Ils en étaient presque malheureux.
[...]

On disait que le deuxième trimestre touchait à sa fin et que mes aînés allaient rentrer. Je comptais les jours, mais moins il en restait, plus cela semblait long. Arsylang était déjà au courant, j'en étais sûr. Il était gagné par mon impatience. [...]
Le jour est enfin venu. Mon père a sellé deux chevaux ; conduisant l'un à la main, il montait l'autre. Il était tôt, le soleil venait de se lever. Je regardais le cheval à la selle vide, bouleversé à l'idée qu'il allait me ramener mes deux aînés avant le coucher du soleil. [...]
Cette journée a été l'une des plus longues de ma vie. L'une des plus dure, mais aussi des plus belles. Arsylang et moi sommes restés près de notre troupeau jusqu'à ce que mon père rentre et que Scholak Dorug ramène mes deux aînés sur son dos en cheminant sur Doora Hara, la crête de la montagne qui, posée là en travers, à deux ou trois coups de fusil en dessous du campement, semblait noire - d'où son nom. [...]
Nous gardions un œil sur papa, nous le suivions. Il rapetissait de plus en plus. Il disparaissait parfois de notre vue, puis ressurgissait encore plus petit qu'avant, irréel - comme l'émanation d'un mirage. [...] Derrière le quatrième des sept campements kazakhs, il a de nouveau disparu pour ne plus ressurgir. Nous avons suivi de fausses pistes, découvrant et suivant des mouvements qui s'avéraient à chaque fois n'être pas les siens. Très tard seulement, alors que les ombres des montagnes, depuis longtemps levées, grandissaient à vue d'œil, nous sommes tombés juste et nous l'avons retrouvé où nous l'avions perdu. C'est Arsylang qui a tressailli le premier en remuant de la queue autant de plaisir que de peine. Et j'ai vu la tache gris sombre qui se détachait sur la steppe brun clair. Elle a grandi, s'est rapprochée. Il n'y avait pas de doute, c'étaient les nôtres ! Sur la glace du grand fleuve, non seulement j'ai distingué l'un de l'autre les deux chevaux qui avaient jusqu'ici formé une seule silhouette sombre, mais leurs cavaliers qui marchaient devant. Ils ont traversé le fleuve avant de remonter à cheval. Les deux silhouettes sombres ont grandi tout à coup. [...] Nous ne tenions pas en place : qu'entreprendre pour qu'ils aillent plus vite ? Ils avançaient bien trop lentement, pourtant je savais que les chevaux ne pouvaient marcher qu'au pas, gagnant péniblement chaque once de terrain.
[...] les chevaux étaient soumis à rude épreuve. Ils peinaient pour avancer sur les rochers, le cou tendu, en se suivant à quelque distance sur le sentier. Leur robe sombre se détachait sur le givre étincelant, leur corps fumait et la vapeur de leur souffle formait des nuages moutonnants qui montaient rapidement dans le ciel où ils s'étalaient avant de se disperser dans un voile gris. J'ai cru voir un sourire sur le visage de mon père qui chevauchait devant, il n'avait pas seulement l'air puissant comme toujours, mais extrêmement distingué, oui il était beau. J'ai cru discerner aussi un sourire sur le visage de mes aînés.

Galsan Tschinag, Ciel bleu, Une enfance dans le Haut Altaï, Métailié (1996).

15 septembre 2010

Biblio - Bêtes, Hommes et Dieux

Comment un Polonais fuit la Sibérie révolutionnaire pour gagner l'Inde anglaise à pied... une histoire vraie dans un pays qui s'apprête à passer du régime féodal à celui des soviets sans transition, des aventures qui donnent la chair de poule, des rencontres historiques, une description précise et vivante de l'environnement, dans un style que l'extrait qui suit ne reflète pas.

Au cœur de l'Asie, énorme et mystérieuse, se cache une riche contrée. Des pentes neigeuses des Tian Chan, des sables brûlants de la Dzoungarie occidentale jusqu'aux crêtes boisées des monts Sayan et à la grande muraille de Chine, elle couvre d'immenses étendues sur les marches orientales de l'Asie centrale.
Berceau des peuples, de l'histoire et de la légende ; patrie de conquérants sanguinaires qui lui léguèrent leurs anneaux prodigieux, leurs anciennes lois nomades, leurs capitales ensevelies sous les sables du Gobi ; pays des moines et des mauvais démons ; terre des tribus errantes soumises au pouvoir des khans, descendants de Gengis et de Kublaï.
Contrée mystérieuse où se célèbrent les cultes de Rama, de Çakya-Mouni, de Djonkapa, de Paspa, sous la suprême protection du Bouddha vivant qui s'incarne en la personne divine du troisième dignitaire de la religion lamaïste, le Bogdo Gheghen de Ta Koure ; univers de docteurs, de prophètes, de sorciers, de devins ; monde du symbolique swastika que peuplent encore les esprits de ces puissants potentats qui autrefois régnèrent sur l'Asie et la moitié de l'Europe.
Région de montagnes nues, de plaines brûlées tantôt par le soleil tantôt par le froid, où l'épidémie s'abat sans cesse sur le bétail, et la maladie sur l'homme ; nid de la peste, de l'anthrax, de la variole ; pays aux mille sources d'eau bouillante, aux défilés montagneux hantés par les démons, aux lacs sacrés grouillants de poissons ; refuge des loups, des antilopes, des chèvres de montagne, d'espèces plus rares encore ; royaume des marmottes que l'on rencontre par millions, des ânes et des chevaux sauvages qui n'ont jamais connu la bride, des chiens farouches et des oiseaux rapaces qui dévorent les cadavres abandonnés.
Patrie du peuple primitif qui autrefois conquit la Chine, le Siam, le nord de l'Inde et une bonne partie de la Russie ; de ce peuple dont naguère l'élan vint se briser à l'autre bout de l'Asie nomade et sauvage ; qui se meurt aujourd'hui et voit blanchir sur le sable et la poussière des plaines les ossements de ses ancêtres.
Terre gonflée de richesses naturelles mais qui ne produit rien ; terre victime de si grands cataclysmes qui ont semé la ruine et les souffrances ; terre accablée de besoins ; malheureuse et secrète Mongolie !



Ferdynand Ossendowski, Bêtes, Hommes et Dieux, À travers la Mongolie interdite 1920-1921, « Libretto », Phébus, 1995.

14 septembre 2010

Rêve éveillé de Mongolie

De mongolie



Raconter le voyage en Mongolie, c’est un peu comme montrer des cartes postales de Paris à des éleveurs mongols : tellement irréel. Est-ce bien la même planète ? Pendant le voyage (le chantier, UB, le trek) et de retour à Paris, c’est un peu "pince-moi, je rêve" en permanence : le grand écart entre ici et là.

Inoubliables moments d’émerveillement, de béatitude, de rire :
Caressants, les rayons du soleil levant qui dessinent le relief semé de yourtes vu d’avion ;
Mystérieux, les temples bouddhistes d’Oulan-Bator (UB) et d’Erdene Zuu ;
Libératrice, l’immensité de la vallée de la Buhug River ;
Désopilants, les jeux avec les jeunes Mongols du chantier ;
Incontestables, leur autorité et leur force pendant les heures de travail aux champs ;
Magique, le melting-pot bienveillant et enjoué des âges et des cultures dans le chaudron du magicien Baatar ;
Immémoriales, les (douces ?) nuits sous la ger (yourte) ;
Ludique (et un peu nostalgique), le démontage des gers ;
Lupin, les nuits de pleine lune à Little Gobi et Buhug River ;
Venteux et minéral, le concert de musique traditionnelle ;
Fantasmagorique, le ciel d’orage et les éclairs dans la vallée argentée, puis la rando en mode accéléré et titubant dans le brouillard de cette vallée peuplée de tombeaux et légendes ancestrales ;
Vertigineuse, l’immensité des paysages sans barrière, qui se répète avec nuance, et la sensation de liberté infinie

D’autres moments encore, que les photos ne reflètent pas :
la palette des couleurs des dunes de sable aux montagnes rouges en passant par les verts pâturages et le ciel bleu, ses nuages qui paraissent inédits ;
le lever du soleil sur Buhug River, une palette de roses en mouvement, tellement rapide ;
l’envie d’applaudir le chauffeur de bus au bout de 8 heures de route, comme on le fait des pilotes d’avion à l’atterrissage, pour les prouesses sur les étroites routes de sable ;
la grand-rue d’Ölziit, en plein Far-West, un cheval à l’entrée d’un commerce façon Jolly Jumper ;
la cavalcade des chevaux vers l’abreuvoir qu’on vient d’humidifier ;
la soirée à la chandelle avec trois jeunes mongoles de 28, 17 et 4 ans avides de mots français ;
la patience d’Orhoo qui tente de m’apprendre le nom mongol de chaque domino ;
les cris et les chants pour communiquer avec le bétail et héler dans la steppe ;
la traite des juments à la belle étoile par une nuit sans lune ;
la gaieté et la chaleur de l’accueil des familles nomades ;
et encore, encore, encore…

11 septembre 2010

Sheremetyevo

Départ à 5 heures pour l’aéroport, les rues d'Ulaan-Baatar sont enfin désertes. Enregistrement chaotique, beaucoup de bagages en surpoids, dirait-on ! Le voyage en avion me rend curieuse de Russie : là aussi un territoire immense et qui paraît bien vide.
Premier séjour dans un pays en développement, notion qui s’est révélée plus concrète pendant la deuxième partie du voyage - la première partie ressemblait davantage à une enclave spécifique. Un pays riche de l’histoire de ses empereurs et fier de sa culture nomade à l’épreuve des siècles, une capitale avec ses hommes d'affaires, ses working girls et ses SUV, une campagne avec ses panneaux solaires, ses antennes paraboliques et ses téléphones mobiles ; mais une immensité dénuée d'infrastructures, comme une garantie de la préservation d'une vie rustique réduite au strict minimum.
À l’aéroport Sheremetyevo de Moscou, arrivée au terminal D, comme à l’aller. Au bureau des correspondances internationales, une agent serviable me fabrique un boarding pass pour aller en shuttle bus au terminal F par la porte 8. Arrivée au terminal F, de nouveau contrôle de sécurité et on me prend mon boarding pass en m’indiquant de me rendre au Transfer Desk à 14h pour embarquer ensuite du terminal E. Le terminal F grouille de Duty Free Shops (alcool, parfums) et de magazines, on y fume. À l’heure dite, je me présente au comptoir indiqué qui me renvoie à la porte suivante, une vitre sans tain. J’y retrouve la dame du transfert au terminal F. Elle m’invite à la suivre jusqu’au terminal E et prend mon passeport pour procéder à mon enregistrement. Le terminal E est vide, flambant neuf, climatisé, les magasins (dont les étagères sont remplies, pas comme au terminal E) semblent encore en travaux. Les écrans plats LG sont encore emballés dans leur film plastique de protection. Quelques dalles manquent par ci par là au sol qui reflète toutes les lumières de cette promesse d’ivresse et de doux parfums. La dame revient avec passeport et boarding pass.

Le retour à l’univers familier et à la routine se fera ensuite petit à petit.

10 septembre 2010

Sur le retour

Encore une histoire de voyage qui se finit malade ; il est temps de rentrer à la maison. Mais d'abord huit heures de bus pour UB et une journée d'avion.
Départ initialement prévu à 9h en moto avec Tcharar. On part, puis au bout de moins de cent mètres le voisin nous interpelle. Retour à l’aïl. Bricolage sur la machine. Puis départ de Tcharar et du voisin pendant une heure peut-être. Pas de nouvelles, à se demander s’il n’y a pas eu une panne ou un nouveau déraillement. Finalement ils reviennent avec la camionnette bleue et la moto chargée à l’arrière. Ce faux départ restera un mystère. Nous partons à quatre pour Öldzit. Sur la piste nous croisons un motocycliste qui s’arrête. Nous faisons de même et les deux hommes vont pour l’aider à démarrer.
Arrivée à Öldzit : son hôpital, son école, son vieux temple à cette heure refuge de chevaux, et son temple neuf. Stop à un magasin qui n’a pas d’eau en bouteille, alors on tente sa chance à celui d’en face. Les rues en terre d’Öldzit sont larges. Un cheval sellé attend au seuil d’un magasin. Des écoliers. Une question me revient que je voulais poser à la fille de Maral qui a 17 ans : comment se rend-on à l’école tous les jours quand on est nomade ? en moto ? à cheval ?
Arrivée au niveau de la maison de Tcharar. Je commence à comprendre les explications du premier jour de rando : il doit être pompiste (rapport au logo sur sa casquette) ou garagiste. Le bus est déjà là et partira donc à midi et quart au lieu des 14h annoncées la veille.
On me place tout au fond, et finalement de la place se libère heureusement plus à l’avant. Les ravages de l’alcool sont bien visibles ces derniers jours. Et ce jour dans le bus : environ trois types complètement ivres, et de plus en plus au fil des huit heures de trajet : l’un essaie de me faire la conversation et est rabroué par la contrôleuse, à un moment ils en viennent aux mains, et puis sur la fin ils semblent s’invectiver bien fort, indisposant les autres voyageurs qui commencent seulement à se manifester. Ça chante à tue-tête pour accompagner l’autoradio, mais de façon générale ce n’est pas l’alcool joyeux de Bold qui prédomine. Je me demande bien comment ils font pour ne pas être malades dans ce bus bringuebalant – pour ma part, j’ai le cœur au bord des lèvres pendant plus de dix heures.
En chemin on double des camions transportant du foin, des peaux de mouton, une ger et ses habitants. C'est le début de l'automne. Les jeeps foncent dans un nuage de poussière alors que le bus se traîne, engrangeant à l'extérieur comme à l'intérieur, sur les effets des voyageurs comme sur leur peau, une épaisse pellicule de sable. Sur un tronçon de route fraîchement bitumé mais pas encore ouvert, des officiels et leurs berlines flambant neuves.
Arrivée progressive dans l'aimag d'UB, les prolongements ouest de la ville le long de la grand-route : magasins, usines, voie ferrée, hôtels, pubs, karaokés, clubs (le Tokyo Hôtel, le Queen’s). Les visages sont bien pâles à la capitale, comparés aux peaux tannées des habitants de la steppe.
Arrivée à UB au soleil couchant, je grimpe dans un taxi tuné, mais les embouteillages, la pollution poussiéreuse de la capitale rendent le trajet fastidieux pour clore cette journée éprouvante. À la guesthouse, une douche chaude : le comble du bonheur.

09 septembre 2010

Chez Tumurbaatar et Ankhaa (2)

Après badminton, fléchettes et frisbee, départ de Thomas en moto pour Öldzit. Dernière journée de marche : quatre heures sous le soleil dans la vallée de l’Orkhon. Paysage invariable de prairie un brin lassant. L’impression d’être deux péquins perdus dans le désert ; les quelques yourtes et le scintillement de la rivière forment de beaux mirages. Au loin les flancs de collines roses, au premier plan les herbes hautes, vert à la base, jaune paille sur la hauteur, et le ciel bleu sans nuage. Marche plein sud en plein midi.

À l’arrivée, exténuée. Thé au lait et beignets. Sieste entrecoupée des visites du petit garçon qui vient picorer l’aaruul, du bruit du vent, de l’écriture du carnet.

Vers 17h on vient converser et me montrer des photos de famille : mariage d’un des fils avec une femme médecin. Chaque couple revêt un deel fait du même tissu, les mariés en blanc ceinture jaune. C’était en octobre 2009.

Je demande à Ankhaa quels sont ses loisirs ; c’est la phrase de base du guide, j’aurais peut-être dû pointer « je m’intéresse à »... manifestement elle en a peu des loisirs : après réflexion elle répond « chanter ». Malheureusement je n’ai pas l’à-propos de lui demander une chanson.


Pour dîner les fameux beignets de viande (hushuur), mais là je ne peux pas en manger sept à moi toute seule. Le petit garçon m’y aidera. Un estomac bien accroché, ça se cultive dès le plus jeune âge.

Cette nuit-là je partagerai la ger avec la famille, alors que les précédentes nuits nos hôtes nous cédaient systématiquement une yourte entière. La voix d'Ankhaa nous berce tous, elle semble narrer un conte riche en péripéties avec souffle et ardeur.

08 septembre 2010

Chez Bold et Jargalbat

Crêpes sucrées et thé au lait dévorés. Je montre les cartes postales de Paris, en énumérant le nom et/ou la fonction des bâtiments qui semblent intéresser la famille. Surtout celle où on aperçoit la colline de Belleville et où je peux indiquer ma maison. Parmi les photos du voyage que je peux montrer sur le minuscule écran de mon appareil, celles qui représentent leur ger leur sautent aux yeux immédiatement et il leur plaît de la reconnaître. Le foyer a finalement une grande importance pour ces hommes en mouvement, le havre des nomades.

La complicité et la tendresse entre le père et le fils, Dada et Norwoo, et l'instinct de protection du jeune homme envers ses parents vieillissants. La relève.
Ce jour j’ai enfin vu une marmotte mongole, mais la pauvrette s’était pris une balle dans le crâne. La tâche et l’odeur de sang laissées sur le seuil de la ger marqueront cette journée, comme un présage.
Ici l’homme semble devoir sans cesse marquer sa suprématie pour exister dans cette nature hostile aux faibles. Toujours ferme avec les bêtes, âmes sensibles et délicates s’abstenir ! Les pâturages sont semés d’os, de carcasses, de fourrure, de crânes. On houspille les bêtes avec force « Ouch », « Ahooa » (une quinte bien aiguë qui sert aussi à appeler les gens au loin). La fermeté est la règle. Et les deux familles qui ont des chats ne semblent pas leur porter d’affection particulière. Sont-ils là pour la décoration ? Les enfants montrent aussi leur force et leur absence de peur en permanence, et les adultes les laissent faire.
Nous prenons congé sans autre forme de procès après ces moments intenses ; Dada est occupé à dépecer un mouton. On part dans l’autre sens de cette vallée.
La vallée s’étroitise peu à peu. Au moment où nous atteignons le terrain bosselé qui caractérise les abords des rivières, nous apercevons une mère et son enfant en train de recueillir des graines qui, une fois pillées, forment une pâte qui se mange. En effet elles ont un goût proche du cumin.
Un ou deux aïl plus loin, nous nous arrêtons au-dessus d’une ger, à une soixantaine de mètres, car le maître de maison vient de rentrer à cheval au logis et va venir discuter le bout de gras (sans échange de tabatière, mais le rituel persiste quelque part).

Cela me laissera le temps d’observer le vol des corneilles et leur semblant de jeu, une voisine à cheval (la première cavalière que je vois ici) qui passe voir la maîtresse de maison, puis poursuit vers les hauteurs, un gros rongeur à la queue fournie gambader et sautiller aux alentours.
Puis nous reprenons la marche jusqu’aux abords d’une rivière où nous pique-niquons.

En chemin, une hauteur avec un ovoo (que nous contournons en jetant notre demi-douzaine de pierres) et une stèle posée sur une tortue de pierre le tout entouré d’une grille. Autour : la rivière et les chevaux, un gros campement de maisons de bois, enclos, espace pour stocker le foin.

Vers la fin du déjeuner, deux cavaliers s’approchent. Un père et son fils probablement. Le deuxième monte un cheval marqué d’un 7 orange et obtient l’accord du premier pour poursuivre sa route. Belle prise de vitesse. Le père restera bavarder une heure avec Tcharar. Le temps d’une sieste au son des clapotis de l’eau et de la mâchoire du cheval. Notre chemin s’élève peu à peu. Deux yourtes dominent une boucle de la rivière. Puis on redescend par une route de terre toujours le long de la rivière bordée de plus en plus d’arbres. Les abords se font petite falaise de pierre rouge, bel ensemble de couleurs avec l’herbe jaune clair et vert foncé et le ciel bleu.

Nous arrivons chez Bold, installé sur une boucle de la rivière avec deux yourtes, deux motos, une auto et une camionnette (truck bleu, on se demande si ce n’est pas le même qui circule dans toute la région. Bold (39 ans) nous accueille avec sa femme et leur petite fille de 2 ans. Ils ont aussi deux grands garçons à UB. L’ambiance est joviale.

On nous propose du thé au lait et de l’eau chaude pour du Ceylan en sachet ou du thé aromatisé à la fraise, des biscuits du commerce, puis du yaourt avec une consistance plus habituelle. Nos hôtes étaient restaurateurs et commerçants il y a quelques années, et cela se ressent dans leur mode de vie différent de celui des précédentes familles. Ils sont aussi plus proches d'Oldzit.

L'après-midi est chaude et le feutre de la ger a été relevé pour aérer. Il y a de l’animation dans la yourte voisine et plusieurs fois Jargal est venue remplir son récipient de vodka mongole. Quand je passe une tête pour demander où prendre une douche, quatre pieds de biquette noire m’accueille et Bold s’active au poêle à ébouillanter des intestins et autres morceaux ragoûtants. Douche à la rivière délicieuse. Puis pour l’apéro : abats de chèvre. Jeu de cartes avec le neveu simplet et Tcharar gris : difficile de se mettre d’accord sur les règles du jeu sans s'énerver. Pour le dîner on nous apporte des os à ronger… puis de la soupe de nouilles et viande (dont nous ne détaillerons pas la provenance). Ça y est, l'écœurement est arrivé.
Bold revient dire bonsoir avec sa fille pendant que sa femme trait les vaches. Il est maintenant à coup sûr complètement bourré et y va de ses « vous êtes beaux, amicaux, chaleureux, mes amis ». Les méthodes terrorisantes avec sa fille deviennent difficiles à supporter : il lui fait boire du thé brûlant qui la fait pleurer, puis la gave de bonbons en guise de consolation. Stratégie de l’évitement pour respecter nos hôtes. Hâte maintenant que le voyage touche à sa fin.

07 septembre 2010

Chez Dada et Lkhagva (2)

Après la crème, le pain et le thé au lait du matin, départ pour le sommet de la montagne Alagmorit en ligne directe. Au moment des adieux, je remets mon petit cadeau à la petite fille aux larges pommettes rouges et aux cheveux clairs, à qui les adultes expliquent qu’elle doit tendre les deux mains pour recevoir un présent.
La végétation change, nombreux edelweiss, mais la forêt est bien triste : souches noircies par le feu, arbres morts, peu de jeunes pousses.

Au sommet, vue panoramique sans pareil, dont l’ail de Dada. On voit les moutons progresser à droite, au loin, au fond de la vallée. Les nuages dessinent de petites taches vert clair qui vont s’agrandissant.

Un tour d’ovoo et une demi-douzaine de pierres lancées à l’édifice. Tcharar dépose pour nous trois une offrande.

Descente vers la maison de Dada sous un franc soleil, le sous-bois se transforme en prairie plutôt sèche. Nombreux trous de marmottes, avec pièges. Quelques rochers animent la prairie comme pour rappeler qu’ici, c’est la montagne !

La vue d’ensemble met en évidence la vie « communautaire » des nomades : les yourtes sont regroupées par vallée et le prochain voisin est à coup sûr à moins d’une heure de marche (que dire à cheval ou à moto ?). Il ne s’agit pas d’une vie isolée, du moins ici dans la région d’Öldzit.

D’ailleurs, chez Dada l’après-midi les visites sont nombreuses : un homme, puis trois qui ont des bons airs de brigands, puis une dame âgée, la grand-mère qui habite dans la yourte juste à côté de la nôtre, puis de nouveau un homme avec qui Dada fera des compte sur un bout de cahier (il s’agit d’additionner et retrancher des têtes de bétail d’après ce que je comprends avec mon vocabulaire qui s’étend maintenant aux chiffres et aux animaux). Les parties de cartes ne s’interrompent pas pour autant, à peine pour offrir une crêpe.

Bien-être au soleil pour faire sécher les cheveux (mais pourquoi ne les ai-je pas coupés avant de partir ? la prochaine fois que je viendrai en Mongolie, comme dirait Baatar). Feels like home.
Quand on est arrivés, Dada a passé du temps avec nous. Nous faisons plus ample connaissance : famille, religion (il est chamaniste), papiers et monnaie. Il nous explique les ennuis de santé de sa femme Lkhagva (c’est-à-dire Mercredi – Robinson Crusoë n’est pas loin !) qui souffre du cœur : que faire, que dire dans mon mongol de fortune ? apparemment les phrases du guide de conversation ne font pas mouche.
Après dîner de buzz avec Tcharar et Dada, on va couper du bois pour se chauffer. Il n'y a quasiment plus de lumière mais Dada continue à fendre en deux ses rondins de bois. Invitée à l’intérieur de la maison de bois éclairée par l’écran de télévision. L’image se fige, Dada va tenter de régler l’antenne à l’extérieur. Airag, aaruul, et jeux de mains à boire.
Puis à la belle étoile on assiste à la traite des juments : on approche la jument de son petit pour qu’il tête, puis on écarte légèrement celui-ci pour que la femme de Dada traie la jument en roucoulant « Dourou, dourou, dourou ». Mystère sur comment Norwoo repère les juments dans la nuit noire sans lune. Une fois le seau rempli, retour à la cabane pour mixer l’airag dans son grand pot d’aluminium.
Retour à la ger pour quelques mots avec Lkhagva et Norwoo : on traie les juments 5 à 6 fois par jour, de 11h à 21h. Bonne nuit bien au chaud, même si on craint l’attaque de yaks qui s'approchent très près de la yourte, et donc de nos lits...

06 septembre 2010

Chez Davaa et Maral


Brouillard sur les sommets qui se dégage petit à petit. Nous partons à midi et remontons la rivière. Deux pierres érigées en direction d’un bosquet de saules et d’un trou dans la rive, des pierres plus petites autour qui semblent indiquer l’orientation. L’esprit du printemps est célébré ici (sacre du printemps ?). La température commence à remonter. La petite vallée commence à s’encaisser avec un paysage de plus en plus montagnard : résineux sur les sommets, cabanes en bois.

Nous longeons la rivière jusqu’à ce qu’elle soit recouverte de pierres et pique-niquons là.

Retour baguenaudant avec Tcharar qui fait le torero avec les vaches pour des photos rigolotes. De l’autre côté de la rivière, au sommet d’une petite falaise : un troupeau de yaks de toutes les couleurs.



Sur notre rive, on retrouve le jeune chameau de deux ans aperçu à l’aller, puis arrivée à l’aïl : deux yourtes (une blanche, une grise) et trois cabanes en bois au toit de terre.

Une dame à l'aspect bon vivant nous accueille avec un grand sourire amusée lorsque nous lançons notre « Sain Bainuu », et avec du thé au lait, pain et sucre. À plus de 40 ans et six enfants, elle a un visage très large qu’on reconnaît bien chez ses filles. Le soleil commence à faire des apparitions. Nous jouons aux osselets avec Tcharar, puis Norwoo et Lkhagva arrivent avec nos sacs. Nouvelle version du jeu d’osselets avec Norwoo : on jette les osselets, on récupère les moutons (Khorin) et les chevaux (Mör). Chaque chameau restant (Time) doit être détruit avec les osselets ramassés. L’adversaire récupère les chameaux défaits, les osselets qui ont servi à les défaire et les chèvres (Yama), et ainsi de suite.
Dîner avec la maîtresse de maison. À la nuit tombée, ses filles (28, 17, 4 ans et le bébé de 8 mois de la première) viennent nous rendre visite, l’occasion d’échanger des mots en français et en mongol, à la lumière d'une bougie et des lampes de poche. La petite est mignonne comme tout à répéter les mots français pour les apprendre et les mots mongols pour les enseigner. Nuit glaciale, à peine si l’on n’entend pas les loups dans ce lieu sorti du Petit Poucet ou d’un conte de Grimm (ogre et forêt compris).