Sur le poêle chauffait le meilleur thé. Le meilleur thé, c’était quand s’ajoutaient à l’infusion du lait et du sel, ainsi qu’une bouillie de farine très grasse. Et ce thé était le résultat d’un travail collectif, car au passage chacune des femmes qui s’étaient confortablement installées entre la porte et le fourneau se rendait utile à sa façon. L’odeur de graisse et de farine chaudes ne faisait qu’augmenter la curiosité du petit monde, curiosité qui venait du désir d’apprendre enfin quelle était cette personne à la tête d’homme et à la voix de femme. Les enfants n’avaient pas le droit d’entrer comme les adultes dans la yourte, ni même de rester sur le pas de la porte, ils faisaient les cent pas devant l’entrée en jetant des regards furtifs et scrutateurs à l’intérieur. Ils en étaient presque malheureux.
[...]
On disait que le deuxième trimestre touchait à sa fin et que mes aînés allaient rentrer. Je comptais les jours, mais moins il en restait, plus cela semblait long. Arsylang était déjà au courant, j'en étais sûr. Il était gagné par mon impatience. [...]
Le jour est enfin venu. Mon père a sellé deux chevaux ; conduisant l'un à la main, il montait l'autre. Il était tôt, le soleil venait de se lever. Je regardais le cheval à la selle vide, bouleversé à l'idée qu'il allait me ramener mes deux aînés avant le coucher du soleil. [...]
Cette journée a été l'une des plus longues de ma vie. L'une des plus dure, mais aussi des plus belles. Arsylang et moi sommes restés près de notre troupeau jusqu'à ce que mon père rentre et que Scholak Dorug ramène mes deux aînés sur son dos en cheminant sur Doora Hara, la crête de la montagne qui, posée là en travers, à deux ou trois coups de fusil en dessous du campement, semblait noire - d'où son nom. [...]
Nous gardions un œil sur papa, nous le suivions. Il rapetissait de plus en plus. Il disparaissait parfois de notre vue, puis ressurgissait encore plus petit qu'avant, irréel - comme l'émanation d'un mirage. [...] Derrière le quatrième des sept campements kazakhs, il a de nouveau disparu pour ne plus ressurgir. Nous avons suivi de fausses pistes, découvrant et suivant des mouvements qui s'avéraient à chaque fois n'être pas les siens. Très tard seulement, alors que les ombres des montagnes, depuis longtemps levées, grandissaient à vue d'œil, nous sommes tombés juste et nous l'avons retrouvé où nous l'avions perdu. C'est Arsylang qui a tressailli le premier en remuant de la queue autant de plaisir que de peine. Et j'ai vu la tache gris sombre qui se détachait sur la steppe brun clair. Elle a grandi, s'est rapprochée. Il n'y avait pas de doute, c'étaient les nôtres ! Sur la glace du grand fleuve, non seulement j'ai distingué l'un de l'autre les deux chevaux qui avaient jusqu'ici formé une seule silhouette sombre, mais leurs cavaliers qui marchaient devant. Ils ont traversé le fleuve avant de remonter à cheval. Les deux silhouettes sombres ont grandi tout à coup. [...] Nous ne tenions pas en place : qu'entreprendre pour qu'ils aillent plus vite ? Ils avançaient bien trop lentement, pourtant je savais que les chevaux ne pouvaient marcher qu'au pas, gagnant péniblement chaque once de terrain.
[...] les chevaux étaient soumis à rude épreuve. Ils peinaient pour avancer sur les rochers, le cou tendu, en se suivant à quelque distance sur le sentier. Leur robe sombre se détachait sur le givre étincelant, leur corps fumait et la vapeur de leur souffle formait des nuages moutonnants qui montaient rapidement dans le ciel où ils s'étalaient avant de se disperser dans un voile gris. J'ai cru voir un sourire sur le visage de mon père qui chevauchait devant, il n'avait pas seulement l'air puissant comme toujours, mais extrêmement distingué, oui il était beau. J'ai cru discerner aussi un sourire sur le visage de mes aînés.
Galsan Tschinag, Ciel bleu, Une enfance dans le Haut Altaï, Métailié (1996).
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